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Déconfits


Chapitre 2 - Jeudi 14 Mai 2020


« La vie c’est ce qui vous arrive lorsque vous êtes occupés à d’autres projets ».

Cette pensée de John Lennon, traduit bien ce qui nous est tombé sur la nuque alors qu’on s’affairait à fabriquer, à engranger, à tourbillonner et à tout salir avec force application. La surprise a pris la forme d’une crise étonnante qui nous a saisis tout barbouillés, les deux bras plongés dans le pot de confiture.

Après 8 semaines de confinement, les Français sont de retour sur les trottoirs.

Libérés ! Délivrés ! Mais masqués. On aimerait retrouver des images comme celles de la Libération de Paris, la foule qui exulte malgré la menace encore sourde des V2, pendant que des messieurs humanistes inventent la Sécurité sociale. Plus tard, c’est peut-être comme cela que l’on dépeindra cette période inédite de déconfinement. Car comme l’a dit Napoléon qui s’y connaissait en postérité : « l’histoire est une suite de mensonges sur lesquels on est d’accord ».

Mais ce serait très étonnant car on le voit bien aujourd’hui nous ne sommes pas sortis des ronces. L’heure est à l’incertitude, à l’hésitation, à la retenue. Même si la foule s’agglutine dans les centres-villes, que les distances de sécurité se réduisent comme peau de chagrin, on devine les mines déconfites derrière les masques de toile.

Hier encore inconscients comme des ados, nous voilà saisis de gravité mature.

Le virus a comme inversé la flèche du temps, remarquait le philosophe des sciences Etienne Klein dans une récente vidéo confinée. Avant la crise nous jouions avec l’idée de fin du monde, incapables d’envisager l’avenir un peu comme des punks à chien adeptes du no-future. Depuis 3 mois, nous redébattons sur la société de demain et le nécessaire nouveau rapport au monde.
Pourtant, la connexion entre cette pandémie et le comportement non-durable de l’humanité est assez indirect. Le pangolin, la chauve-souris, notre mode de consommation, la disparition des abeilles… il faut du temps pour établir des liens de cause à effet s’il y en a. Encore plus pour bâtir le discours de la reconstruction sur des bases plus durables. L’urgence économique et sociale et l’urgence écologique sont deux droites bien parallèles qui ne se rejoignent pas, ou pas encore. Le discours éco-responsable ne gagne pas en audience ou apparait comme décalé malgré les efforts de certains leaders d’opinion comme Nicolas Hulot en France.
Cette crise sanitaire sera-t-elle un prétexte assez fort pour faire bifurquer la vie ou reprendrons-nous frénétiquement nos activités comme avant, dictés par la nécessité de rattraper le temps et l’argent perdus ?

Même si un récent sondage d’Opinion Way révèle que l’inquiétude des Français a légèrement baissé avec le début du déconfinement, on devine les visages déconfits. Le stress du Corona est là certes, mais on peut aussi l’attribuer à un retour forcé à la vie trépidante et parfois absurde du monde d’avant. Beaucoup regardent avec nostalgie cette parenthèse printanière empreinte de silence, de jachère sociale, de partage des trottoirs avec les canards… un bonheur de décroissance ou l’être avait pris le dessus sur l’avoir.
La pandémie sera-t-elle de nature à couper l’histoire en 2 selon l’expression du philosophe Nietzsche ? Ou sera-t-elle engloutie dans le magma ininterrompu du temps ? La réponse est en cours d’écriture...

Karl Duquesnoy

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